Le numérique en entreprise

« Le “numérique” est un milieu au sein duquel se pose les mêmes questions que dans le réel.

Il y réside cependant une difficulté supplémentaire : la méconnaissance du public des outils, des architectures nombreuses, changeantes et des limites techniques des technologies que ce même public emploient pourtant tous les jours. Cette méconnaissance génère des peurs, des frustrations empêchant les personnes d’accéder aux merveilles que ce milieu apporte ou au contraire des comportements irresponsables et dangereux qui transforment ce milieu en jungle, favorisant la loi du plus fort (vol de données, destruction de la vie privée)


Dans les entreprises, il faut y ajouter le conflit fondamental entre le propriétaire de l’outil de travail d’une part dont l’objectif est le profit et les producteurs de la valeur économique dont l’objectif est le salaire. Dans ce contexte là bien connu, le numérique s’inscrit dans une lutte plus ancienne : le progrès technique libère-t-il le travail du capital (réseaux peer-to-peer, Amap, Blockchains) ou au contraire, le progrès technique libère-t-il le capital du travailleur (machines remplaçant les êtres humains, organisation du travail soumis à des algorithmes d’optimisation de plus en plus intrusifs)

Cette deuxième voie que l’on constate malheureusement en majorité continue d’accélérer la transformation du métier et de la qualification vers le poste de travail, ses compétences et ses process. Le producteur de valeur n’étant plus une personne réalisée, exerçant son métier en toute confiance mais cet assistant de la machine dont on modifie le comportement sous tous ses aspects en simplement modifiant les process. Sanction à la clef si la “programmation du producteur de valeur économique” ne se fait pas correctement. Et nous constatons la même violence et radicalité qu’envers une machine : la perfection devint la norme exigée. La “démarche qualité” est un outil de mesure violent, biaisé, truqué pour mesurer chacun des paramètres de cette nouvelle machine-humaine et pouvoir appliquer la bonne pression sur tous les aspects du travail désincarné.


Je n’imagine pas un instant traiter des questions du numérique sans ce socle hérité des luttes réelles et physiques. Car quand un propriétaire lucratif (employeur) confie un téléphone portable à un producteur de valeur économique (employé), il n’y a aucun moyen légal pour ce dernier de le refuser, aucun moyen de savoir ce que cet appareil fait vraiment (certains smartphones peuvent à distance enregistrer le pouls, la voix, la position, la température, le niveau de stress à l’insu du propriétaire). Il faut bien comprendre que la puissance de traitement de données de ces nouveaux appareils dépassent de très très loin les instruments qui ont envoyés les hommes sur la lune.

Nous devons avoir conscience également à quel point les algorithmes d’optimisation sont en train de remplacer le “patron” dans le rôle d’organisation du travail. Et les conséquences sont alarmantes. Amazon et ses entrepôts terrifiants le prouvent d’autant plus que Noël approche. Il faut être un athlète pour mériter de vivre dans le monde d’Amazon. Google est en train de généraliser cette perspective avec à sa tête, des transhumanistes sans recul.


Toute la question est encore et toujours là : Quel que soit l’outil, la démarche ou l’environnement dont on parle, il s’agit de toujours commencer par savoir si l’après va vers une libération du capital ou vers le droit pour tous de vivre dignement de nos productions collectives.Tant que nous serons dans une hiérarchie de domination au sein de l’entreprise étudiée (c’est à dire pas une SCOP), je crains que la réponse soit systématiquement inacceptable.
Pour résoudre ces questions-là au cas par cas, je propose d’aussi se poser les questions suivantes :

La vie privée a une valeur immense, à quel point celle-ci est-elle sacrifiée ?

La confiance est précieuse, à quel point le contrôle la remplace ?
La dignité est sacrée, à quel point la perd-on ?

Vous le voyez, le numérique n’est qu’un milieu qui, comme dans le réel, contient les mêmes enjeux, les mêmes rapports de force et les mêmes conflits. Notre vigilance doit elle aussi être là-même. Le numérique n’est ni génial ni diabolique, c’est un endroit avec des histoires humaines. »